Kinésithérapeutes : des évolutions en trompe-l’œil ?
Le droit de prescription des masseurs-kinésithérapeutes vient d’être largement étendu, une évolution présentée comme « historique » par leurs représentants. Dans le même temps, l’Assurance maladie envisage de revoir le financement de leurs soins et d’en limiter certaines prises en charge. Deux actualités qui invitent à regarder au-delà des annonces.
Un droit de prescription étendu… mais avec quelles conséquences pour les patients ?
Un arrêté publié le 14 septembre élargit sensiblement la liste des produits de santé que les masseurs-kinésithérapeutes sont autorisés à prescrire.
Jusqu’ici, leurs possibilités de prescription étaient essentiellement limitées à 16 dispositifs médicaux, selon une liste remontant à 2006. Ils peuvent désormais prescrire 58 produits de santé, « sauf indication contraire du médecin ».
La principale nouveauté concerne les médicaments. Figurent notamment dans la liste les antalgiques de palier 1, les myorelaxants hors formes injectables, les mucolytiques ou encore certaines crèmes cicatrisantes ou anesthésiantes.
De nouveaux dispositifs médicaux sont également concernés : appareils d’électrostimulation musculaire, tensiomètres, saturomètres ou oxymètres de pouls pour la rééducation à l’effort, matériel respiratoire ou encore sondes d’aspiration.
Les organisations professionnelles ont largement salué cette évolution de leur droit de prescription.
Une limite importante est toutefois beaucoup moins mise en avant : pouvoir prescrire un médicament ne signifie pas nécessairement que celui-ci sera remboursé.
L’arrêté élargit les compétences des kinésithérapeutes mais ne modifie pas les règles de prise en charge par l’Assurance maladie. Le Code de la sécurité sociale ne prévoit pas, à ce jour, de remboursement des médicaments nouvellement concernés lorsqu’ils sont prescrits par un masseur-kinésithérapeute.
Autrement dit, le kinésithérapeute pourra prescrire certains médicaments, mais le patient pourra devoir les payer intégralement.
La portée concrète de cette nouvelle compétence mérite donc d’être relativisée.
Et des remboursements de soins qui pourraient être davantage encadrés
Cette actualité intervient par ailleurs dans un contexte économique nettement moins favorable pour la profession.
Dans son rapport Charges et produits pour 2027, l’Assurance maladie consacre une partie importante aux dépenses de kinésithérapie. Celles-ci ont atteint 7,1 milliards d’euros en 2025 et progressent d’environ 4 % par an depuis dix ans.
Cette hausse s’explique notamment par l’augmentation du nombre de professionnels, le vieillissement de la population et l’évolution du recours aux soins. Mais l’Assurance maladie relève qu’elle ne s’est pas traduite par une progression comparable des revenus des professionnels et constate d’importantes disparités territoriales.
Elle propose donc de revoir le modèle de financement.
Une première piste consiste à développer des rémunérations forfaitaires, en complément ou en substitution du paiement à l’acte, notamment pour certaines prises en charge complexes, les patients âgés, chroniques ou nécessitant des soins à domicile.
Mais l’Assurance maladie envisage également de revoir le périmètre des soins qu’elle prend en charge.
Elle souhaite élaborer avec la HAS un référentiel précisant les durées et fréquences pertinentes des soins et privilégier les actes présentant le meilleur niveau de service médical rendu.
Le rapport va jusqu’à évoquer, au-delà d’un certain seuil de séances, une limitation du remboursement ou une dégressivité des tarifs.
L’accès direct pourrait lui aussi faire l’objet d’un encadrement financier, avec notamment l’hypothèse d’un nombre maximal de séances prises en charge.
Ces pistes ne constituent pas, à ce stade, des décisions. Elles montrent néanmoins dans quelle direction travaille aujourd’hui l’Assurance maladie.
Des annonces à remettre en perspective
Le rapprochement des deux actualités est intéressant.
D’un côté, les kinésithérapeutes obtiennent la possibilité de prescrire davantage de produits, y compris des médicaments. Mais cette possibilité ne s’accompagne pas nécessairement du remboursement correspondant pour leurs patients.
De l’autre, l’Assurance maladie réfléchit à mieux cibler les dépenses consacrées à la kinésithérapie, avec des référentiels de prise en charge, des forfaits et, potentiellement, des limitations ou une dégressivité de certains remboursements.
Derrière l’annonce d’une extension du droit de prescription, la situation est donc beaucoup plus contrastée : une compétence supplémentaire dont les effets financiers restent limités pour les patients, au moment même où les conditions de remboursement des soins de kinésithérapie pourraient devenir plus restrictives.
De quoi relativiser quelque peu le caractère « historique » revendiqué par les représentants de la profession.